Ronchoitises du nouvel an 2019

Cela faisait longtemps qu’il ne m’était pas arrivé quelque chose d’extraordinaire. Eh bien, figurez-vous que c’est ce qui s’est passé le 25 décembre dernier, alors que je m’apprêtais à passer un Noël paisible dans ma retraite, au sommet du Méné-Bré. Ne pouvant garder cela pour moi, je m’en vais derechef vous narrer cette histoire incroyable (à coup sûr, vous allez douter de sa véracité, mécréants !).

C’était en fin d’après-midi, le soleil commençait à décliner. Il faut dire, qu’à cette période de l’année, il n’est pas bien courageux l’astre du jour ; il fait à peine ses huit heures de taf dans la journée. Bref, le jour s’achevait lorsque j’entendis frapper à mon huis. Pas très rassuré, je quittai mon atelier où j’étais occupé à restaurer de vieilles diapos, pour aller entrebâiller la porte d’entrée.

C’est alors que je vis, dans la pénombre, un homme petit et sans âge, essouflé , revêtu d’un gros dufflecoat gris en laine et emmitouflé dans une immense écharpe. Il leva son regard perdu vers moi, tout en me montrant la petite sacoche qu’il portait à bout de bras, et me dit dans un souffle vaporeux : « Monsieur Ronchoit, je vous en prie, aidez-moi. Vous êtes le seul à pouvoir me secourir en ce jour de Noël. Ouvrez moi s’il vous plaît ». N’écoutant que mon instinct, j’ouvris à cet étrange inconnu, convaincu qu’il n’était pas dangereux.

L’homme était venu à pied jusqu’ici ce qui expliquait son état de fatigue. Il accepta une tasse de café et le siège que je lui proposais. Puis, à mon invitation, il commença à m’expliquer l’objet de sa visite. C’était un peu confus, je vais donc vous résumer ses propos.
Il venait de recevoir, comme cadeau de Noël, de la part de sa marraine, un appareil photo numérique tout neuf et, comme de bien entendu, il n’arrivait pas à s’en servir. Alors à qui pense-t-on tout de go en pareille circonstance ? A Théophile Ronchoit, bien entendu !

La marraine en question avait fait livrer l’objet par porteur spécial (un type d’un certain âge, avec un grand manteau rouge à capuche et une volumineuse barbe blanche) dès potron-minet afin qu’il soit déposé au pied du sapin en heure et en temps. Elle avait laissé en accompagnement un petit mot lui disant qu’elle passerait lui rendre visite le lendemain midi. Notre homme, qu’on appellera Isidore pour les besoins du récit (j’ai volontairement changé son nom pour préserver l’anonymat de cette personne), passa alors une matinée affreuse à essayer de faire fonctionner l’appareil, se battant avec une notice grosse comme la bible et une kyrielle de boutons tous plus abscons les uns que les autres. Au bord du désespoir, Isidore avait donc capitulé avant d’envisager, dans un éclair de génie, d’aller à pied au sommet du Méné-Bré, demander assistance à Théophile Ronchoit. Il n’y avait pas de temps à perdre car la marraine passerait le lendemain midi et il fallait qu’il fasse bonne figure.

Dans mon infinie bonté, j’acceptai donc de lui venir en aide. Il se confondit en remerciements, disant que j’étais le meilleur des hommes sur cette terre (enfin quelqu’un qui le reconnait) et que je serai assurément admis, plus tard, au paradis des photographes (bon, là, … ça va pouvoir attendre un peu).
Avant de passer aux travaux pratiques, je partis à la cuisine chercher un peu de café chaud et lorsque je revins, surprise ! A la place de l’homme, il y avait un petit oiseau jaune qui, à mon approche, poussa un cri et s’envola. Il s’évanouit par le vasistas laissé ouvert. Sur la table, il y avait encore l’appareil photo tout neuf avec sa notice. J’étais éberlué. Où était donc passé Isidore, mon invité surprise, mon naufragé du numérique ? Mystère. Je me servis une tasse de café et pris l’appareil dans les mains. Un bel appareil ma foi, pas ordinaire, d’une étrange beauté. J’ouvris la notice et je vis l’avertissement suivant sur la première page : « Lors de la première utilisation de cet appareil, prononcez haut et fort le mot « Fraternité ». Il passera alors en mode « bonheur » et toutes les personnes que vous photographierez avec lui seront heureuses pendant un an ». Inutile de vous dire que ce laïus me laissa perplexe et incrédule. C’était du jamais vu. Mais comment vérifier cette chose incroyable ?
J’eus alors l’idée de sortir et de faire le tour de la chapelle Saint Hervé. Je savais qu’il y avait là , bien souvent, un pauvre clochard triste qui se réfugiait sous le porche par temps de pluie. Bingo ! Le clochard était là. J’allumai l’appareil et criai « Fraternité ! » à gorge déployée. L’appareil clignota trois fois comme pour me dire qu’il avait compris. Le clochard se réveilla en sursaut, peu habitué à ce qu’on lui crie « Fraternité ! » dans les oreilles. Je fis ni une ni deux et je pris une photo du clochard un peu hagard mais souriant. Je lui montrai ensuite le résultat sur l’écran de l’appareil. Il était ravi et une sorte d’aura semblait entourer son visage. Ne voulant pas en rester là, je lui proposai de prendre un café au chaud chez moi. Il accepta et c’est ainsi, qu’en ce jour de Noël, le clochard (qu’on appellera Mimile, mais ce n’est pas son vrai nom, vous pensez bien) et moi passâmes la plus délicieuse des journées à nous raconter nos vies, voire davantage, tout en pensant à ce mystérieux Isidore qui nous avait fait le plus beau des cadeaux.

Mais me voici dorénavant investi d’une haute mission, celle de faire un maximum de portraits de gens avec cet appareil magique afin de délivrer plein de bonheur autour de moi. Finie la retraite, je commence dès demain. Le monde a grand besoin de moi, foi de Ronchoit.

Votre dévoué Théophile Ronchoit

Qui vous souhaite une belle et heureuse année 2019